Idées

Ubérisation. « Il y a un risque de régression possible »

Mise en ligne 22/04/2018 Idées

Avec l’ « ubérisation » du travail, revenons-nous à un modèle de société comparable à celui contre lequel notre association s’est créée en 1921 ? Gérard Vindt est professeur agrégé et docteur en histoire, responsable de la rubrique histoire d'Alternatives Economiques.

A part entière : Les nouvelles formes de travail via des plateformes, du type Uber, sont considérées par certains comme un progrès issu de l’ère numérique et, par d’autres, comme un retour en arrière. Ce phénomène correspond-il selon vous à des modes de travail du XIX e siècle ? De quelles tâches pourrait-on les rapprocher ?
Gérard Vindt : Les nouvelles formes de travail réunies sous le vocable « ubérisation » installent une forme d’emploi indépendant théoriquement non salarié mais dépendant en réalité d’un seul employeur. C’est une situation que l’on a beaucoup connue au XIX e siècle et qui a commencé à s’installer dès le XVIe siècle lorsque des fabricants de textiles, dans la région de Rouen ou de Saint-Quentin, par exemple, se sont mis à fournir des travaux de filage et de tissage à de pauvres familles de paysans. Celles-ci offraient une main d’œuvre pas cher. De plus, elles possédaient la plupart du temps leur propre outil de travail et dépendaient généralement d’un seul employeur. Des dizaines de milliers de personnes ont ainsi pu travailler à la pièce, quand il y avait du travail.
Cette situation a perduré jusque dans l’entre deux-guerres en France. D’autres formes de travail se rapprochent également du phénomène Uber, coïncidant notamment avec l’émergence d’une nouvelle technologie comme l’apparition de la machine à coudre vers 1870. A cette occasion, de petits ateliers ont commencé à se multiplier faisant appel à de petites mains, comme le décrit justement le roman L’atelier de Marie-Claire. On pourrait penser que l’apparition d’innovations est synonyme de progrès pour les travailleurs, ce n’est pas toujours le cas. Dans de nombreux exemples, on constate qu’il s’accompagne d’une flexibilité de l’emploi et de la multiplication de travailleurs indépendants qui sont autant de faux salariés dont la couverture est moindre que celle des « vrais » salariés. En parallèle, le salariat a conquis une certaine dignité et a profité du développement d’un système assurantiel qui s’est mis en place progressivement. Aujourd’hui, on retrouve certains aspects des modes de travail du passé dans la nouvelle rédaction du Code du travail comme les emplois à la mission (contrats de chantier). Ce ne sont pas des emplois à la journée comme avant, mais ils sont néanmoins conclus pour un temps défini. Cela correspond à la libéralisation du marché du travail actuel ; marché du travail qui résiste cependant encore à cette vague libérale.

APE : Y voyez-vous une régression par rapport aux acquis sociaux notamment ceux obtenus après la Seconde guerre mondiale ?
G. V. : Il y a un risque de régression possible, mais, me semble-t-il, pas vers les situations extrêmement précaires que l’on a connues jusqu’en 1936. Il est vrai que pour des fractions importantes de la population, on déplore des conditions de grande pauvreté. Mais aujourd’hui, la sécurité sociale joue bien son rôle et les plus fragiles sont soutenus par un revenu minimum et une prise en charge médicale, même si elle est loin d’être suffisante, en témoigne le peu d’effort consenti sur les prothèses dentaires, auditives et les lunettes... Heureusement, la société résiste. Des femmes de chambre de certaines grandes chaînes d’hôtel ont pu réclamer d’être intégrées aux salariés de leur entreprise. Des auto-entrepreneurs ont pu voir leur « contrat » requalifié en CDI. Nous ne sommes pas confrontés en France à la situation fréquente de l’ouvrier du XIX e siècle qui, à la suite d’un accident du travail, était jeté, lui et sa famille, à la rue, privé de minimum vital. Néanmoins, il y a des situations préoccupantes qui concernent plusieurs centaines de milliers de personnes dont l’état de pauvreté s’apparente aux conditions indigentes du XIX e siècle, qui, elles, étaient généralisées. Si la société ne résistait pas, le tableau serait sans doute encore plus noir. En outre, il existe des outils juridiques, les citoyens, les salariés, les associations, les syndicats se rebiffent, et même si le Code du travail a été réécrit dans un sens moins favorable aux salarié, il n’a pas disparu. Les conventions collectives existent toujours, les syndicats, aussi, même s’ils sont faibles.

APE : Mais nos concitoyens sentent bien que le progrès auquel ils croyaient encore il y a quelques années n’est plus…
G. V. : Oui, durant les Trente glorieuses, on pouvait peut-être, avoir l’impression que toute situation précaire allait être corrigée. C’était le « sens de l’histoire ». Jusque-là, l’histoire, c’était notre passé émaillé de révoltes, pour ne pas dire de révolutions. Tout le monde espérait ou craignait que cela ne revienne. Le salariat était au cœur de la machine productive, il était traversé de courants parfois radicaux, anarchistes… Le spectre communiste a sans doute eu un effet inattendu en ce qu’il a poussé la bourgeoisie de l’Europe de l’Ouest à soigner sa classe ouvrière. Pourquoi la plupart des patrons et des Etats ont-ils, après 1945, accordé la sécurité aux salariés et aux ouvriers ? C’était aussi leur intérêt. L’instabilité ouvrière désorganisait la production. Un travail trop dur, mal payé, faisait fuir les ouvriers. C’est pour cela, qu’en France, notamment, on a fait un appel massif à la main d’œuvre étrangère dans les années 50. A partir des années 70, la doctrine libérale, la pression du chômage, la capacité ou non des salariés et des indépendants à se défendre, de multiples facteurs en réalité, ont transformé le travail. Les employeurs ont de nouveau eu besoin d’externaliser les tâches comme au XIX e siècle où ils confiaient des travaux à des tacherons, des entrepreneurs qu’ils salariaient pour une tache.

APE : Pouvez-vous esquisser un portrait du travail dans l’avenir ?
G. V. : On risque de s’orienter vers une société d’emplois à plusieurs vitesses. Il est probable qu’on maintienne le modèle de consommation de masse qui satisfait beaucoup de gens, notamment les classes moyennes des pays émergents. Dans le même temps, le capitalisme libéral actuel creuse les inégalités, certains vont en tirer profit, d’autres vont en payer le prix. On trouve un salariat encore majoritaire qui tire son épingle du jeu à côté d’un salariat encore minoritaire qui est précaire. Ceux qui perdent leur emploi, notamment les séniors, et les plus jeunes, ne trouvent pratiquement plus de CDI. Il y a ce qu’on appelle les « insiders » et les « outsiders ». On a connu un processus de convergence au cours des Trente glorieuses, où bourgeoisie, classes moyennes et ouvrières semblaient monter ensemble et partager les fruits de la croissance. Mais ce modèle s’est effondré dans les années 70. L’enjeu aujourd’hui, c’est que risque de perdurer et s’amplifier le phénomène de précarisation de l’emploi. La crainte, c’est que la protection qui allait avec ne s’amoindrisse. Il y a un vrai combat à mener pour la flexi-sécurité. On connaît ce phénomène de travailleurs pauvres aux USA et ou en Grande-Bretagne où le chômage a baissé mais où le travail ne permet plus de vivre dignement (même en accumulant plusieurs tâches). Avec ses conséquences politiques où de multiples personnes fragilisées peuvent se montrer sensibles à certaines sirènes. Tous ces équilibres sont fragiles. On est face à des défis gigantesques. Il faut une conscience politique qui refuse ce mouvement de précarisation des travailleurs.

APE : Selon vous, pourrait-on dire que les Trente glorieuses étaient une parenthèse, qui se referme, une situation « anormale » de l’histoire ?
G. V. : L’après Seconde guerre mondiale correspond à une période très particulière de l’histoire. Elle fait suite a une période très libérale du capitalisme du XIXe siècle qui a perduré jusqu’au moins en 1936 et dont on connaît les dégâts. Il n’y avait souvent pas de contrat écrit, on pouvait être congédié du jour au lendemain, les embauches s’effectuaient à la tâche. Après la Seconde guerre mondiale, l’époque de la reconstruction a coïncidé avec le triomphe du capitalisme « fordiste ». Celui-ci avait intérêt à organiser une stabilisation de l’emploi. Il fallait produire mais s’assurer des consommateurs. C’était une époque de forte mobilisation de la classe ouvrière. Tout le monde avait intérêt à garantir un salariat protégé qui s’effiloche depuis le début des années 70.
Les Trente glorieuses ont donc représenté une période exceptionnelle de l’histoire, mais je ne crois pas que ce soit une parenthèse et que cette parenthèse se soit refermée. Avec la production et la consommation de masse, cette période nous a légué l’idée que la sécurisation du salariat était bénéfique pour tout le monde. Même si ce bénéfice est rogné, il n’en reste pas moins que des pans entiers résistent encore comme la Sécurité sociale. Même si l’on reconnaît malheureusement que de nombreux acquis sociaux sont en train d’être remis en cause. Même si actuellement l’on essaie de nous imposer l’idéologie selon laquelle plus le patronat a les coudées franches, mieux les salariés sont traités : on sait évidemment que ce n’est pas vrai.

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